L’enseignement artistique traditionnel ou l’Art Académique

Il est bien beau de parler de technique pour s’améliorer en peinture, mais il également essentiel de connaître son Histoire! L’Art Académique on en a tous entendu parler, mais savez-vous ce que c’est exactement…??

Ce terme désigne à la fois une tradition technique et toute une époque. Il a pour certain une connotation péjorative et pour d’autre un savoir-faire malheureusement perdu. Voici l’histoire de l’Histoire! :

Qu’est-ce que l’Art Académique?

 

Ce terme a déjà été utilisé et expliqué brièvement dans 2 de mes articles précédents : Celui sur les Impressionnistes (cliquez ici pour le voir) et l’étude de l’oeuvre de Fantin-latour (cliquez ici pour le lire). Mais il me semble important d’en parler davantage compte tenu de son inévitable présence dans l’Histoire de l’art!

L’Académie des Beaux-arts a été crée en 1816 en France afin de réunir l’Académie royale de peinture et de sculpture, l’Académie de musique et l’Académie royale d’architecture. Elle a régné sur le milieu artistique tout au long du XIXe siècle.

L’Académie dirigeait l’Ecole des Beaux-arts, les concours, les expositions et les Salons officiels, si un artiste voulait se faire connaitre il se devait de participer à ces événements, par conséquent se plier aux principes de l’Académie. Etant donné que la créativité n’était pas vraiment une priorité à l’époque, beaucoup s’en contentait.

Elle se veut l’héritière et la gardienne des traditions perpétuées en tous temps par les Maîtres d’art. Malheureusement à trop vouloir préserver le passé, on finit par en oublier le présent… C’est ce qui s’est passé et beaucoup d’artistes ont finit par s’insurger contre cette « oppression » des principes devenus obsolètes. Notamment le groupe des Impressionnistes. Ce terme a donc finit par devenir péjoratif, signifiant trop « normatif », on l’appellera aussi l' »Art pompier » en dérision. (Il existe plusieurs théories quant à la source de cette appellation, mais aucune vraiment officielle donc je m’abstiens d’en dire plus, ce serait parler beaucoup pour au final n’être sur de rien…)

Très bien, mais ces principes, quels étaient-ils??          

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  • Respecter la Hiérarchie des genres : Énoncée depuis le XVIIe siècle, les genres en peinture sont classés par ordre de noblesse. Les plus nobles et prestigieux étant les sujets religieux, historiques ou mythologiques porteur d’un message moral. Ensuite les scènes de la vie quotidienne, appelées « scènes de genre », puis les portraits, les paysages et enfin en dernière position, la moins intéressante semble-t-il, la nature-morte. Assimilée à cette hiérarchie, la question du format. Plus le sujet est noble, plus le format doit être grand. Mais cela disparaît naturellement, Théophile Gautier rapporte suite au Salon de 1846 «  Les sujets religieux sont en petits nombres, les batailles ont sensiblement diminué, ce qu’on appelle peinture d’histoire va disparaître… la glorification de l’homme et des beautés de la nature, tel paraît être le but de l’art dans l’avenir. » Il ne s’était pas trompé.
  • Affirmer la supériorité du dessin sur la couleur : Cela tient du fait que « la ligne » n’existe pas dans la nature, l’artiste crée la forme, la profondeur et le relief sur une surface plane, alors que la couleur est présente partout, il n’y a qu’à la retranscrire, elle est donc secondaire… C’est un point de vue… Selon l’Académie, sans le dessin il n’y a pas de peinture, l’Histoire qui a suivi a finalement prouvé le contraire.
  • Approfondir l’étude du nu : Au travers des études de sculptures antiques et de modèles vivants. L’exercice est au delà de la copie, il consiste à idéaliser, à sublimer le corps humain. Ce principe est l’héritage même de la Renaissance et de son Humanisme, plaçant l’Homme au dessus de toute chose.
  • Préférer le travail en atelier plutôt qu’en plein air : Seuls les esquisses et les ébauches sont acceptées pour cette pratique en extérieur. 
  • « Achever » ses œuvres : Il faut que le rendu ait l’air totalement terminé, pour cela le modelé doit être doux et lisse, les traces de pinceaux disparues. Comme le disait Ingres dans ses Ecrits sur l’art: Cahiers rouges – nouveauté dans la collection – préface d’Adrien Goetz : « La touche si habile qu’elle soit, ne doit pas être apparente, sinon elle empêche l’illusion et immobilise tout. Au lieu de l’objet représenté, elle fait voir le procédé, au lieu de la pensée, elle dénonce la main. « 
  • Imiter les anciens et la nature :  La « nature » à cette époque n’a pas la même signification qu’aujourd’hui. La nature était pour eux la source de beauté de toute chose, donc imiter la nature signifiait imiter le beau. Les œuvres antiques étant considérées encore à cette époque comme l’excellence de l’art, il va de soi qu’en les copiant on ne peut qu’apprendre à réaliser de belles choses!

Ces principes étaient enseignés dans les ateliers, et surtout à l’Ecole des Beaux-arts. Les Salons et expositions sélectionnaient les œuvres présentées sur la base de ces critères, les critiques d’art jugaient en fonctions de ces critères…  Tout l’univers artistique français du XIXe siècle tournait autour de ce centre de gravité, nommé l’Académie.

Pour approfondir le sujet, il est intéressant de comprendre comment se transmettait cette tradition.

Jacques-Louis David. Les Sabines. 1799. Musée du Louvre
Jacques-Louis David. Les Sabines. 1799. Musée du Louvre

L’enseignement artistique au XIXe siècle :

 

L’art est enseigné avec beaucoup de rigueur dans le respect des règles et des idéaux que nous venons de voir. L’Ecole des Beaux-arts à Paris est chargée d’enseigner les connaissances techniques indispensables au métier de peintre, architecte et sculpteur.

Afin d’atteindre le niveau pour pouvoir se présenter au concours d’accès à l’Ecole des Beaux-arts, l’élève devait au préalable se préparer au sein d’ateliers privés dirigés par des artistes plus ou moins célèbres. Tous n’avaient pas le même niveau mais les meilleurs ateliers offraient notamment la possibilité d’apprendre à broyer les pigments, apprêter les toiles et sonder un marbre entre autre.

L’apprentissage à l’Ecole des Beaux-arts se contentait du dessin et de certaines périodes de l’Histoire de l’art aux travers d’événements et de mythes religieux, en se basant sur des œuvres classiques. Les cours de dessin se faisaient à partir de modèles vivants ou de copies de sculptures antiques. Il y avait également des cours de littérature, de perspective, de géométrie et d’anatomie (l’école de médecine, meilleur fournisseur de cadavre à l’époque!!) La peinture n’était pas encore enseignée à ce moment là, elle s’apprenait en étant assistant ou bien en intégrant un atelier privé.

En parallèle à l’Ecole des beaux-arts, existent des « Académies », des petites écoles privées qui dispensent également d’une formation au dessin, à la peinture et à la sculpture, ouvrant sur des carrières dans l’industrie et l’artisanat notamment. Les plus célèbres sont l’Académie Julian, l’Atelier de Charles Gleyre et l’Académie suisse.

C’est en 1863 qu’a eu lieu la réforme pédagogique au sein de l’Ecole, l’enseignement y a été fortement modifié. Cette réforme n’a eu d’autre choix que d’avoir lieu car les traditionnels principes esthétiques commençaient a être de plus en plus contestés par les artistes sortant de l’école, notamment les lauréats du Prix de Rome, ceux qui avaient vraiment une influence. Cette réforme ouvre notamment l’accès au nu féminin dans les ateliers et la mise en place des cours de peinture.

L’enseignement du dessin étape par étape :

  1. 1ere étape : Copies de gravures représentant le corps humain dans toutes les positions et ce jusqu’à la maîtrise complète de chacun des éléments. En commençant par le nez (jugé le plus simple) et en terminant par l’oreille ou le pied (les plus compliqués).
  2. 2e étape : Copies de gravures représentant des œuvres reconnues telles que des sculptures de Michel-Ange ou Raphaël, tout en apprenant à placer les volumes et les reliefs par des hachures.
  3. Ensuite, réalisation de dessin d’après « la bosse », c’est-à-dire à partir d’une copie de sculpture antique placée devant soi. Mise en place des demi-teintes, des volumes, des ombres et des lumières.
  4. Après le dessin d’après sculpture, il est temps d’apprendre à dessiner d’après modèle vivant! Le nu masculin.
  5. Et enfin, une fois toutes ces étapes franchies, l’élève accédait (enfin!) à l’apprentissage de la peinture ou de la sculpture…
Atelier des dessin. Ecole des Beaux-arts
Atelier de peinture. Ecole des Beaux-arts

L’originalité, la créativité, étaient perçues à l’époque comme des prédispositions de naissance, comme des dons. Il n’était alors pas nécessaire de les enseigner. Ces « dons » relevant du domaine tout à fait personnel et psychologique, les enseignants ne les prenaient pas en compte… Le monde a bien changé…

Il faut savoir que les femmes ont du attendre 1896 pour avoir le droit, ne serait-ce que d’accéder à la bibliothèque des Beaux-arts, et il a fallut attendre l’année 1900 pour enfin avoir le droit d’accéder aux ateliers, 11 ans après la première demande officielle. Mais à cette époque, les ateliers ne sont pas encore mixtes et c’est seulement à partir de 1903 que les femmes peuvent se présenter au concours du Prix de Rome. Pour info, depuis les années 80 les femmes sont devenues majoritaires dans les écoles d’art!

Atelier_Sicard. Ecole des Beaux-arts. 1917
Atelier Sicard. Ecole des Beaux-arts. 1917

La consécration : Le Prix de Rome

Plusieurs concours avaient lieu au sein de l’Académie, celui qui déterminerait l’atelier auquel l’élève allait participer ou bien celui qui déterminerait la place face au modèle au sein de l’atelier. Mais le plus prestigieux est sans conteste le Prix de Rome.

Ce concours annuel a eu lieu pour la première fois en 1663 et a perduré jusqu’en 1967. Soit environ 300 ans pendant lesquels une centaine d’élève chaque année ont tenté leur chance. Il offrait une renommée ainsi qu’une carrière prometteuse au gagnant étant donné que ce concours intéressait la presse internationale. En plus du prestige, le gagnant avait l’opportunité de séjourner à la villa Médicis (l’Académie de France à Rome) pendant 5 années, d’où son nom, et bénéficiaient de commandes officielles.

Il y avait un gagnant par discipline : peinture (la plus prestigieuse), sculpture, architecture, estampe et composition musicale.

Les règles étaient strictes et c’est pour cette raison que ce concours était indubitablement le meilleur. Le nombre de juge était bien déterminé, les candidatures étaient anonymes, le vote était secret, le jugement de la presse et du public étaient également pris en compte.

Pendant plusieurs siècles, ce concours était l’événement majeur du milieu artistique, jusqu’aux événements français de mai 1968 qui y a mis un terme. La  sélection était devenue trop arbitraire, primant des œuvres trop personnalisées. Ce concours n’avait donc plus de sens.

A ce jour, l’Académie de France à Rome existe toujours, mais les résidents ne sont plus sélectionnés sur concours mais sur dossier, et la durée du séjour est de plus ou moins 1 an.

Les épreuves du concours dans la discipline Peinture :

1ere épreuve : Une esquisse peinte à l’huile sur toile – 32,5cm x 40,5cm – d’après un sujet imposé par le professeur qui supervise l’épreuve. Le sujet est toujours d’ordre religieux, historique ou mythologique. Les candidats ont 12h pour la réaliser, enfermés dans l’atelier qu’ils ne peuvent quitter qu’une fois l’épreuve terminée. Le jury composé de membres de l’Académie donne son verdict quelques jours plus tard, les œuvres sélectionnées sont mises sous clés.

2e épreuve : Sur la centaine de candidat, 20 seulement sont sélectionnés. Elle a lieu 5 jours après la 1ere épreuve. Cette épreuve consiste en 4 sessions de 7h durant lesquelles les candidats sont encore une fois enfermés dans cet atelier afin de réaliser une étude de nu, peinte à l’huile sur toile – 81 x 65cm – d’après modèle masculin dont la pose est déterminée par le professeur. Ce même jury étudiera les œuvres numérotées avec les précédentes afin de leur attribuer une note sur 10. Suite à cette nouvelle sélection, 10 finalistes seront choisis. Cette épreuve permet d’évaluer les connaissances anatomiques du candidats (volume, maîtrise des raccourcis) ainsi que leur adresse technique.

3e et dernière épreuve : Les « logistes », nom donné aux finalistes, sont enfermés séparément dans l’Ecole pendant 72 jours. Cette épreuve se compose en 2 parties, une esquisse dessinée et une peinture – 113,7 x 146,5cm – selon un thème choisit par 10 membres du jury. Une fois l’épreuve achevée, les œuvres sont vernies et présentées ensemble (esquisse et peinture) au jury ainsi qu’à la presse et au public.

Ce concours qui s’étalait sur une période de 106 jours était un événement incontournable de la vie artistique. Il arrivait parfois qu’il y ait 2 vainqueurs ex-æquo ou au contraire personne! Dans le cas où le niveau n’était pas jugé assez élevé. Sympa…

Epreuve du nu au prix de Rome 1875. Par Bellanger, Buland et Dantan.
Épreuve du nu au prix de Rome 1875. Par Bellanger, Buland et Dantan.

La peinture académique est le symbole même des règles strictes et de l’héritage du classicisme, l’antithèse exacte de ce qu’est l’art aujourd’hui. Art contemporain basé sur la créativité individuelle et l’originalité.

Le monde de l’art considère en général que le génie, d’une part, et la connaissance de l’histoire de l’art et le travail, de l’autre, sont antinomiques. On attend souvent du jeune artiste qu’il tire son savoir de nulle part, sans aucun lien avec l’histoire ou son effort personnel. Mais quand sa passion dépasse ses capacités à l’exprimer et que sa technique n’est pas à la hauteur de son instinct, il se retrouve bloqué dans une adolescence perpétuelle.

L’oeuvre réalisée sera beaucoup plus forte si l’artiste cherche d’abords à maîtriser son métier et s’en sert pour exprimer sa personnalité. Le peintre anglais Sir Joshua Reynolds disait déjà en 1767 que « les règles ne sont pas des entraves au génie, elles sont les chaînes des êtres sans génie ».

Extrait de l’Introduction de L’atelier de dessin – l’enseignement classique aujourd’hui (nouvelle édition) de Juliette Aristide.

Voilà exactement la situation d’aujourd’hui. L’importance est donnée à la créativité, à défaut de la donner aux moyens d’y parvenir. Cela revient à chercher des résultats mathématiques sans n’avoir jamais appris quelconque formule… Et bien bon courage!

 Les écoles et facultés d’art ne remplissent plus leur rôle traditionnel de transmettre un savoir et les savoir-faire qui l’accompagne, la plupart du temps elles ont renoncé à proposer une instruction technique basée sur un type défini de réalisation normée. Pour se justifier, elles n’ont fait que se rabattre sur une pédagogie subjective qui valorise la théorie et la recherche, sur un modèle prétendument inspiré par les sciences, mais sans aucune finalité.

Alain Bonnet. Les Enseignements des arts au XIXe siècle. Presse universitaire de Rennes. 2006

L’idéal n’est donc pas un retour à l’enseignement normatif comme cela était le cas au XIXe siècle, mais bel et bien de s’inspirer des formations anciennes à travers l’apprentissage des règles et des techniques afin de les adapter et de les utiliser pour exprimer notre créativité et notre émotion, propres à notre époque. Même si l’enseignement du XIXe siècle était bien trop codifié, celui d’aujourd’hui semble être au contraire sans repères. Trouvons un juste milieu!

Mon but est que les élèves acquièrent assez de confiance dans leur talents artistiques et puissent appliquer les techniques apprises, afin de créer des œuvres innovantes pour notre époque. L’élève qui sait dessiner ne sera pas freiné par un manque de technique pour développer son expression personnelle. Nous apprenons du passé, non en adoptant aveuglément les méthodologies anciennes, mais en les interprétant et en les adaptant à nos besoins.

 L’atelier de dessin – l’enseignement classique aujourd’hui (nouvelle édition). Juliette Aristide.

Excellente citation pour terminer cet article!

Source partielle : http://verat.pagesperso-orange.fr/la_peinture/sommaire.htm


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4 thoughts on “L’enseignement artistique traditionnel ou l’Art Académique

  1. Merci pour ce survol historique, résumé mais synthétique et documenté. Il éclaire bien les qualités et les failles d’une organisation humaine qui prétendait régenter la pratique artistique et en fixer définitivement canons et règles. Dommage qu’aujourd’hui l’art contemporain ou conceptuel s’arroge les mêmes droits, dans une forme de dictature sur les esprits.
    Rappelons aussi que ce système avait été précédé, vers 1650-1660, dans le cadre de l’Académie Royale de Peinture, de la même propension dictatoriale en matière d’arts, par les tenants d’un dirigisme absolu que furent COLBERT et LE BRUN, déjà controversés même à cette époque.

    PL

    1. En effet l’art d’aujourd’hui n’est plus dirigé par l’Académie mais par les lois du marché…
      Merci pour votre message Pierre-Louis !

  2. Bonjour,
    J ai lu avec plaisir votre article sur cette partie de l histoire de l Art. Merci

  3. Merci pour cet article très intéressant et très bien expliqué. Continuez comme ça, c’est vraiment agréable 😉

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