La Perspective, entre science exacte et perception culturelle

La perspective par définition est la science géométrique qui consiste à transposer les formes et les proportions relatives des éléments composant un espace réel ou imaginaire en 3 dimensions. Les fondamentaux tels que la ligne d’horizon, les points de fuite et les objets qui rétrécissent en s’éloignant sont bien connus des occidentaux qui ont fait de ces principes de constructions leur standard, appelée la perspective classique. Cette perspective règne en maître depuis la Renaissance, pourtant d’autres solutions de représentation de l’espace existent, mais le petit nombre d’artiste qui s’y sont laissés tenter ont rapidement été considérés comme fantaisistes. Il faudra attendre le XIXe siècle et le modernisme pour accepter ces autres possibilités et re-découvrir les perspectives alternatives.

Perspective ou Perception ?

Depuis toujours les peintres, dessinateurs et autres artisans du visuel sont confrontés au dilemme entre représenter ce que l’on voit ou ce que l’on sait, entre ce que l’on perçoit et ce que l’on connait. Il n’y a pas une perspective unique mais multiple, car l’art est après tout une interprétation de la réalité, donc chaque époque, contexte ou culture crée ses propres codes. Pour obtenir cette illusion de la réalité, la géométrie en est le parfait outil rationnel, alors que la perception est quant à elle basée sur la sensibilité.

Bien que le peintre qui compose son tableau doive absolument connaître les lois de la perspective et s’y soumettre, l’observation même de ces lois comporte une part nécessaire faite au sentiment. Karl Robert – Traité Pratique de la peinture à l’huile (paysage) – 1891

Les différentes perspectives

Perspective centrale ou conique

Tout ce que nous voyons diminue vers l’arrière jusqu’à un point de fuite situé sur une ligne d’horizon parfaitement droite et horizontale. Seules les lignes parallèles à cette ligne d’horizon restent immobiles, toutes les autres convergent vers ce point. La complexité de cette perspective est relative au nombre de point de fuite. Un seul point de fuite au centre est appelé une perspective centrale, quant au terme perspective linéaire, il regroupe toutes les constructions basées sur un ou plusieurs points de fuite. Ces règles fondamentales de la perspective ont été établies à la Renaissance, non pas que la perspective était auparavant inexistante mais plutôt sans lois mathématiques officielles. C’est pourquoi on parle parfois d’ « invention de la perspective ».  Ces lois ont été établies pour la première fois par l’architecte florentin Brunelleschi et mis en pratique par le peintre Masaccio pour sa fresque de la Trinité en 1427. Ce centrisme de l’espace va pouvoir servir l’Humanisme, alors en plein essor au XVe siècle, en plaçant le point de vue du spectateur au centre de toute interprétation, et mettant en évidence un élément particulier de la composition comme un personnage biblique ou autre élément spirituel. La perspective centrale a toujours été utilisée, déjà dans l’Antiquité grecque au Ve siècle avant notre ère, Agatharcus réalisait des scènes d’architectures en trompe l’oeil pour des décors de théâtre. Mais sans maîtrise complète certaines lignes fuyantes restaient hasardeuses, se rapprochant davantage de ce que l’on nomme aujourd’hui la perspective cavalière.

Perspective parallèle, cavalière, axonométrique ou isométrique

Cette perspective est considérée comme artificielle car non représentative de la réalité. L’illusion du volume est rendue mais pas la profondeur réelle obtenue par la déformation des formes, pas de diminution relative à la distance car le point de fuite est inexistant. Toutes les lignes parallèles restent parallèles sans jamais se rejoindre. Le point de vue est ici rejeté à l’infini, alors que la perspective classique offre un point de fuite situé à une distance finie. Bien que tous ces termes désignent des variantes mathématiques, nous pourrions tous les nommer comme une infinie perspective, et celle-ci  est employée régulièrement grâce à la clarté visuelle qu’elle procure. En effet, elle permet de représenter de grandes étendues tout en gardant la qualité et la précision des détails qui apparaissent entiers, clairs et distincts sur toute la surface. Il n’y a ainsi pas de point de vue privilégié, tous les objets représentés ont la même importance. Les architectes l’apprécient pour leurs plans complexes, sans quoi la lecture et la compréhension deviendraient trop subjective. On la retrouve également aujourd’hui dans la plus part des jeux vidéos. Historiquement, cette perspective joue un grand rôle puisque qu’elle est utilisée pour les peintures sur rouleaux depuis l’Antiquité jusque dans la représentation traditionnelle asiatique, ainsi les évènements peuvent être illustrés en continue et avec cohérence.

Perspective atmosphérique ou aérienne

Contrairement aux autres méthodes, la perspective aérienne ou atmosphérique ne s’obtient pas par des règles géométriques ou mathématiques, mais par la compréhension et la maîtrise d’une perception visuelle ; par des jeux de lumière, d’ombre et de couleurs par rapport au soleil. C’est pourquoi cette perspective picturale porte ce nom. Elle représente la profondeur d’une surface par les dégradations des différentes teintes issues de l’interposition des couches d’air entre le spectateur et les différents objets du tableau. Plus les objets s’éloignent, plus les contours deviennent flous, les couleurs s’atténuent et la brillance ternit, comme un voile rendant la scène lointaine confuse. Ce phénomène naturel est causé par l’épaisseur de l’atmosphère. Leonard de Vinci a été le premier a établir ces 3 grands principes : la diminution de la dimension des corps à différentes distances ; la diminution des couleurs de ces corps (Couleurs chaudes/froides et rapports entre elles dans le cercle chromatique) ; la diminution de la notion des formes et des contours que possèdent ces corps à des distances variées (le flou). Donc plus on s’éloigne, plus on perd en clarté des formes, des couleurs et de taille. Ce phénomène est aujourd’hui bien appréhendé de tous tant il peut être facile à observer depuis la photographie.

Perspective curviligne

Le but étant de représenter le champ visuel humain dans son intégralité, le plan subit alors des déformations inévitables puisque le champ sphérique doit s’adapter au plan rectiligne et plat du tableau. En plus de diminuer en profondeur en raison des points de fuite comme pour la perspective linéaire, les lignes et contours s’arrondissent et les objets diminuent progressivement vers l’extérieur. Les formes subissent alors les mêmes déformations qu’à travers un miroir convexe. Malgré la déformation de l’image, cette perspective permet de représenter des images panoramiques réalistes. La photographie a su très bien exploiter cette perspective grâce à l’emploi de ses objectifs « fisheye ».

Perspective signifiante, symbolique ou aspectivité

L’aspectivité est typique de l’imagerie antique égyptienne, ce mode de représentation est centré sur les principaux éléments de l’aspect du sujet ; sur ce que l’on comprend du sujet et non ce que l’on voit ni perçoit. C’est pourquoi les personnages sur les peintures de l’Egypte antique sont représentés avec leurs 4 membres à la fois, le visage de profil mais l’oeil de face ainsi que les deux paumes de leurs mains visibles. Il n’y a aucune recherche de volume, d’espace ou de réalisme, la clarté du message étant le plus important. Alors que l’aspectivité s’attache à représenter les éléments importants du sujet, la perspective signifiante met en rapport la grandeur de l’objet selon son importance. Par exemple les personnages les plus illustres sont représentés plus grands que les anonymes. Cette perspective est courante dans l’antiquité égyptienne et à l’époque médiévale. Les éléments spirituels et divins peuvent être mis ainsi facilement en évidence. La narration ou le message sont par conséquent plus lisibles. Cette perspective signifiante n’est plus utilisée depuis la Renaissance et l’essor de la perspective centrale, dès lors notre cerveau d’homme moderne et occidental aurait bien du mal aujourd’hui à comprendre une image réalisée de cette manière d’un simple coup d’oeil.

Perspective rabattue

La perspective rabattue pourrait aussi être appelée la non-perspective, la simplification est extrême car l’unique but est la lecture de l’image par le spectateur. Le volume ou l’idée de profondeur est quasi inexistante, tous les éléments sont représentés de la manière la plus claire et simple qui soit. Cette méthode de représentation permet de voir tous les éléments au mieux et au plus simple, on la retrouve dans l’imagerie antique et médiévale, de nos jours elle est reprise par les illustrateurs et graphistes.

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2 thoughts on “La Perspective, entre science exacte et perception culturelle

  1. « Un seul point de fuite au centre est appelé une perspective centrale, alors que plusieurs points de fuite créent une perspective linéaire. »
    ??!
    Sauf erreur de ma part, il me semble que dans l’expression – perspective centrale ou dite linéaire- l’adjectif « centrale » se réfère au centre optique–>un seul point de vue (unique) celui du spectateur et linéaire se réfère à tous les points de fuite se trouvant sur la ligne d’horizon (un… ou plusieurs).
    Le système englobe les 3 perspectives (frontale, oblique, aérienne) respectivement à 1, 2, ou 3 points de fuite.
    Ainsi un objet vu de face (avec un seul point de fuite) peut se trouver plein milieu OU décalé (en haut, en bas, à droite ou à gauche) par rapport à notre point de vue…
    Qu’en pensez-vous ?

    1. Bonjour, il faudrait apporter plus de clarté vous avez raison. La perspective centrale concerne un unique point de fuite au centre (appelée aussi conique). Alors que la perspective linéaire comprends toutes les perspectives avec un, deux ou 3 points de fuite.

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