Peindre comme Delacroix ou les maîtres du début du XIXe siècle

Vouloir peindre comme au début du XIXe siècle est certes très intéressant mais fort risqué. En effet c’est à cette période que les artistes ont commencé à se détacher du formalisme académique en prenant de plus en plus de liberté. Cette prise de liberté a commencé en négligeant certaines contraintes techniques. Notamment par les coloris, la représentation des sujets et le traitement de la pâte. Les peintres de cette génération ont, pour la première fois dans l’histoire, imposé leur « touche » personnelle.

La palettepalette-peinture-huile

Au delà de l’objet, on parle de palette pour désigner les coloris du peintre. Le choix qu’il fait et la manière dont il les dispose. Traditionnellement et logiquement, les couleurs sont placées chromatiquement : Le blanc/les jaunes/les oranges/les rouges/les violets/les bleus/les verts/les terres/le noir. Elles sont placées autour, les mélangent se faisant au milieu.

Grâce à l’industrialisation du XIXe siècle, de nouvelles couleurs sont arrivées sur le marché et ont permis aux artistes de s’en procurer sans se ruiner. Enrichissant les coloris des œuvres.

Il y aurait une « psychologie de la palette ». Cette dernière donnerait de sérieuses indications sur la psychologie du peintre et de sa touche à travers ses choix de couleurs, leur quantité et la manière de les placer sur la palette. Lire l’article sur ce sujet !

La palette la plus courante à cette époque : Blanc / Vermillon / Ocre rouge / Terre de Sienne brûlée / Bleu de Prusse. 

Pour les glacis : Laque de garance / Jaune indien / Bleu de Prusse / Noir d’ivoire. Peuvent éventuellement être rajoutés : Le bleu outremer ou cobalt / Ocre jaune / Noir de pêche.

Il est important d’éviter d’utiliser les couleurs pour le glacis lors l’ébauche car celles-ci mettent très longtemps à sécher, et comme chaque couche doit être appliquée une fois que la précédente est sèche, le processus va prendre un temps considérable. Donc éviter d’ébaucher avec la laque de garance, les noirs et la terre de Sienne par exemple, mieux vaut employer des couleurs qui durcissent rapidement telles que le brun de mars, les cadmiums, le bleu outremer, le vert émeraude, les ocres etc…

Le bitume, une couleur brune, faisait partie de cette palette, mais les peintres ont arrêté de l’utiliser à la fin du siècle car elle causait beaucoup de dégât, elle se crevasse inévitablement du fait qu’elle ne sèche jamais complètement. C’est le cas de Delacroix qui ayant fait un usage excessif de bitume, son tableau « La mort de Sardanapale » a du être restaurée de son vivant.

La Mort de Sardanapale. Delacroix. 1827
La Mort de Sardanapale. Delacroix. 1827

La palette d’Ingres était précisément composée de : Blanc d’argent / Ocre jaune / Ocre de ru / Terre de Sienne brûlée / Vermillon / Cinabre / Brun-rouge / Brun Van Dyck / Cobalt / Bleu minéral / Bleu de Prusse / Noir d’ivoire et laque de garance rouge. Rien que ça…

Pour savoir quel blanc ou quel noir choisir, cliquez ici!

Le tableau suivant montre les couleurs utilisées par les plus grands peintres du la seconde moitié du XIXe siècle.

Couleur et pigments utilisés par les peintres. Tableau issu "Des liants et des couleurs" par Petit, Roire et Valot.
Couleur et pigments utilisés par les peintres. Tableau issu « Des liants et des couleurs » par Petit, Roire et Valot.

Un grand silence était nécessaire à M. Géricault, on n’osait ni parler ni remuer autour de lui, un souffle le troublait. Il peignait sans se reprendre, toujours le modèle sous les yeux, et cela nous étonnait qu’il se servît de pinceaux plutôt petits pour faire cette large peinture, et de voir comme sa palette restait propre… Soixante ans dans les ateliers des artistes. Dubosc modèle.

On apprend à travers cette citation l’ambiance qui régnait dans l’atelier de Géricault, et on apprend qu’il faisait ses mélanges sur son oeuvre directement, et non sur la palette.

Peindre comme Delacroix

Eugène Delacroix (1798-1863) est considéré comme le peintre le plus talentueux de sa génération. Alors qu’il a reçu un enseignement traditionnel, il a su toutefois marquer par sa modernité.

Evolution des traditions

Selon la tradition, et notamment Leonard de Vinci, dans un portrait la lumière  doit être en adéquation avec le caractère.

Par exemple, les visages maigres et osseux doivent être peints avec une lumière forte afin que les ombres dessinent bien les saillies et mettent en avant les arrêtes du visage. Au contraire pour les têtes rondes et « bien en chair », les lumière doivent exister que sur les bords, toujours légères afin de créer un modelé doux et de mettre en avant l’arrondi du visage (voir les portraits si dessous). Sinon ce manquement nuit à la grâce et au caractère.

Cet enseignement d’ « idéalisation » et de mise en valeur de la nature a perduré jusqu’à la moitié du XIXe siècle.

La dame à L'hermine et Le musicien par Leonard de Vinci
La dame à L’hermine et Le musicien par Leonard de Vinci

A cette époque les peintres ont cessé de se limiter à la perpétuation des traditions, à présent ils peuvent se permettre de peindre ce qu’ils voient, et pas seulement ce qu’ils ont appris.  L’observation de la nature est donc prisée.

La tradition académique voulait que les lumières soient créées avec des couleurs chaudes, et les ombres avec des couleurs froides. Et contrairement à la tradition, les peintres de cette époque vont réaliser leurs esquisses et leurs études préparatoires en extérieur, ainsi ils rendent avec réalisme les lumières et les teintes.

Terminé le temps du clair-obscur, le travail des ombres devient plus naturel.

Sa pratique, sa technique

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  • Delacroix réalisé de nombreux dessins préparatoires et aquarelles de ses futurs compositions. Il étudie ses modèles et ses sujets dans leur mouvement et leur lumière.
  • Par opposition à la méthode traditionnelle qui se devait d’apprêter le support d’une préparation ocre rouge, les jeunes peintres du XIXe siècle décident de peindre sur des supports clairs afin d’augmenter la luminosité et ainsi éviter l’assombrissement des œuvres. Delacroix peint sur des toiles soigneusement préparées. L’enduit est composé de colle et de chaux.
  • L’ébauche est réalisée avec une peinture brune très diluée, partant du plus foncé au plus clair. L’ébauche est peu précise, elle sert simplement à mettre en place les masses d’ombre et de lumière.
  • Son empâtement est particulier puisqu’il est épais dans les parties proches de l’observateur et s’amincissent en s’éloignant. Le premier est donc traité de manière spontanée et audacieuse, contrastant avec l’arrière-plan qui est crée de touches progressivement atténuées. La peinture devient de plus en plus floue en s’éloignant.
  • Ensuite Delacroix rajoute les ombres par couches successives, parfois même quand la couche précédente est sèche. Il réalise des lignes de contours sur certains éléments du sujet afin d’arrondir les formes.
  • Puis il applique grossièrement quelques détails ci et là avant de mettre quelques glacis. Ces rehauts sont appliqués avec une peinture sèche, « brute ».
  • L’étape ultime, celle du vernissage : Le vernis final ne doit être appliqué qu’après plusieurs mois d’attente (au moins 6 mois!), c’est le temps nécessaire que met la peinture à l’huile à se durcir. En savoir plus. Si le vernis final est appliqué trop tôt, non seulement il va s’incruster dans la couche picturale et ne sera plus retirable par la suite. De plus, des crevasses vont finir par se former. Cela s’explique par le fait que le vernis se durcit rapidement et donc ne conserve pas la même élasticité que la peinture qui est dessous, c’est pourquoi, le vernis va indubitablement se craqueler.

Cependant, il existe un vernis temporaire qui fait très bien l’affaire! Il protège votre travail, il ravive les couleurs et permet éventuellement de faire des retouches, il se nomme : Le vernis à retoucher ! En savoir plus. Celui-ci est un vernis temporaire, il s’applique sur une peinture dure au toucher (quelques jours après l’avoir terminé), mais étant très léger il ne protégera pas votre oeuvre sur le long terme, c’est pourquoi l’application d’un vernis final est malgré tout indispensable.

Officier de chasseurs à cheval. Géricault
Officier de chasseurs à cheval. Géricault. Repeint visible au dessus de la patte antérieure droite du cheval

Selon Xavier de Langlais (La technique de la peinture à l’huile), il n’y a pas de période plus triste techniquement que le XIXe siècle, cela est causé par la quantité phénoménale de craquelures présentes sur la plupart des œuvres majeures de cette époque. Notamment à cause de l’usage immodéré du bitume, par l’abus des repentirs (des repeints), qui aujourd’hui sont davantage visibles puisque l’huile en vieillissant devient transparente, ainsi que de l’usage excessif d’huile avec des vernis appliqués trop tôt.

 Cette mauvaise pratique du métier n’est pas due à une méconnaissance car les peintres de cette époque ont tous eu un enseignement purement académique, elle est plutôt due à une révolte de ce formalisme imposée par les codes académiques. Ces peintres, à ne pas vraiment respecter les règles techniques anciennes, ont ouvert le champs des possible dans la manière de créer.

couleursLa théorie des couleurs par Chevreul en 1839 n’a fait que favoriser l’évolution de cette modernité. Ainsi les jeunes artistes avaient de bonnes raisons, non seulement de contredire les coutumes traditionnelles, mais également d’innover grâce à cette nouvelle compréhension de notre environnement.

Cette mouvance à permis d’élargir la création rapidement car dès le milieu de siècle sont apparus les Impressionnistes, faisant tomber définitivement l’Académie.

Mais ça, c’est une autre histoire…

Et pour en avoir la suite, pour comprendre et apprendre à peindre comme les Impressionnistes, cliquez ici!


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4 thoughts on “Peindre comme Delacroix ou les maîtres du début du XIXe siècle

  1. À propos du tableau des palettes de peintres issu du livre de Petit, Roire et Valot, je peux me permettre d’apporter quelques précisions. Les auteurs l’ont tiré d’articles d’un certain Monsieur Painter parus dans les années 60 dans la revue « Pigments, peintures, vernis. » Mais une partie de ces données sont fausses ou incomplètes. Par exemple Derain a très abondamment utilisé les jaunes de chrome aux alentours de 1905-1907, dans sa période fauve, la plus célèbre aujourd’hui. Sa palette telle qu’elle figure dans le tableau ci-dessus (sans jaune de chrome) est en fait celle d’après-guerre, quand il était revenu à une sorte de technique « néoclassique » pour se rapprocher des anciens maîtres qu’il admirait tant. Je peux aussi assurer que Matisse a utilisé avec bonheur le violet cobalt, contrairement à ce qu’on lit ci-dessus. Je ne vais pas relever toutes les erreurs, mais vous aurez compris qu’il faut relativiser la portée de cet outil. Et je vais même vous révéler un petit secret: ce Monsieur Painter a – sans s’en vanter – recopié ses infos d’un livret publié en 1923 par Ch. Moreau-Vauthier et intitulé « Comment on peint aujourd’hui ». C’est ce qui explique notamment qu’il fasse l’impasse sur le blanc de titane alors qu’on sait le succès que ce pigment a eu à partir des années 1920-1930.
    Voilà. Jacques Roire, que j’ai eu le plaisir de connaître et qui m’a aidé dans mes débuts, ne m’en aurait pas voulu de cette mise au point, bien au contraire j’en suis sûr. Et cela ne retire rien à la valeur du travail énorme accompli par l’équipe du PRV avec Annick Chauvel ni au caractère indispensable des ouvrages de référence qu’ils ont publiés et qui figurent en bonne place dans mon atelier.

    1. Merci pour cette mise au point ! Vous m’avez l’air plutôt bien informé et en effet vous avez complètement raison, les recherches évoluant au fil du temps, les informations peuvent diverger selon les sources et fluctuer selon les époques.

  2. Je vous remercie beaucoup. Cela fait très longtemps que je cherchais un site comme le vôtre qui parle de peinture et aussi de techniques. Grâce à vous je crois que j’ai enfin compris la règle du gras sur maigre. Je dois peindre plus gras la séance suivante mais tout ce qui est peint le même jour peut l’être avec le même diluant.
    Bonne continuation
    JGC

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