Peindre comme les Impressionnistes

Des sujets figuratifs aux couleurs vives, une pâte épaisse, un travail exécuté in situ pour un rendu fidèle à « l’impression » ressentie par l’artiste… Voilà en gros ce que nous savons sur ce courant artistique. Mais si on s’attarde un peu plus dans l’étude de leurs œuvres, il est facile de s’apercevoir que leur technique et leurs caractéristiques sont un peu plus poussées. Ayant reçu plusieurs questions sur ce sujet, j’ai donc décidé d’approfondir les recherches et d’en faire ainsi l’article du jour.

Afin de mieux comprendre, étudions avant tout le contexte historique : 

Journal Le Gaulois
Journal Le Gaulois

Vingt-et-un peintres ont conçu l’idée de former une société dans le but d’organiser des expositions libres, sans jury ni récompenses honorifiques, où chaque associé pourra exposer et vendre ses œuvres. Un comité s’est formé qui a fait aussitôt appel aux artistes peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes, et déjà le nombre des adhérents est de quarante. La question d’argent a été résolue à l’aide de cotisations annuelles, et la Société a pu ouvrir hier sa première exposition dans les anciens ateliers de Nadar, boulevard des Capucines, admirablement agencés pour une exhibition de ce genre.

Journal Le Gaulois du 18 avril 1874

C’est donc de cette manière que qu’un nouveau tournant de l’histoire de l’art occidental s’est mis en place. Ainsi des artistes comme Monet, Renoir, Sisley, Berthe Morisot, Pissaro et tant d’autres ont su aller à l’encontre des peintures formelles soutenues par l’Académie, et ainsi influencer le plus grand nombre par leur nouvelle vision du monde.

L’innovation n’est pas seulement picturale elle est également sociétale, car pour la première fois, c’est l’opinion du public qui l’a emporté sur celle des professionnelles, celle des critiques en l’occurrence. Voici ce qu’ont pu écrire les critiques d’art de l’époque :

« Cette risibles collections d’absurdités », « Les plus absurdes croûtes », ou encore « Messieurs Monet et Pissaro et Mademoiselle Morisot semblent avoir déclaré la guerre à la beauté », etc...

Le terme « Impressionnisme » devint officiel après que le journal satirique Le Charivari ait publié l’article écrit par Leroy quelques jours après l’ouverture de l’exposition. Ce dernier se moquant ouvertement de la peinture de Monet « Impression, Soleil levant ». Ce terme est donc par la suite utilisé pour nommé l’ensemble de ce mouvement et devient accepté de tous.

Il désigne « la sensation visuelle de l’instant, qu’une longue et patiente analyse de la qualité de la lumière et des éléments de la couleur a permis à trois ou quatre hommes de fixer au vol dans leur complexité infinie et changeante. Elie Faure

R. H Wilenski écrit : « Le peintre Impressionniste s’efforce toujours de nous persuader que son sujet exprime son impression visuelle d’une scène surprise par accident, et qu’il s’est fait un point d’honneur de tout accepter sous la forme où cela lui est apparu par hasard au moment particulier où il se trouvait là. »

Impression Soleil Levant Monet
Impression Soleil Levant Monet

Comment peignaient-ils?

Les Impressionnistes ont révolutionné la peinture par leur coloris innovant, contrastant indubitablement avec les toiles sombres et obscures des peintures académiques de cette époque. Cependant d’un point-de-vue technique méfions-nous, car de nombreuses œuvres Impressionnistes sont aujourd’hui en très mauvais état.

  • Les fonds étaient exagérément absorbants.

Claude Monet préparait lui-même ses fonds à base de colle de peaux et de plâtre cru. Quant à d’autres, comme Sisley, peignaient sans aucune préparation du support, l’huile étant complètement absorbée il obtenait ainsi une peinture mate.

  •  Les couleurs telles qu’elles sortent du tube sont utilisées. C’est à cette époque que les tubes en étain apparaissent dans le commerce en France, les peintres peuvent donc transporter les couleurs avec plus de facilité.
  • L’essence de térébenthine était utilisée en plus grande quantité, celle-ci étant un diluant volatil, la pâte est donc beaucoup plus légère.
  • Et enfin, toujours dans le but d’obtenir un effet mat, le vernis a été totalement supprimé, aussi bien le vernis à retoucher que le vernis final.

Le positif : 

L’utilisation d’un fond absorbant et d’un diluant volatil permettent d’augmenter la qualité du rendu, mais attention à l’excès, comme cela a été le cas de nombreuses fois à cette époque.

Le négatif :

  • L’utilisation de l’huile d’œillette crue dans le broyage des couleurs (liant relativement léger) + l’application des ces couleurs sur un fond absorbant + le diluant volatil qui les allège encore plus Cela donne une peinture aux couleurs ternies et une résistance fragile.
  • Cette recherche de la matité à travers la peinture à l’huile apparaît presque comme une antinomie. Cependant pour obtenir une peinture mate, ils réunissaient ces éléments :

La porosité du support / La pauvreté de l’agglutinant (huile d’oeillette crue) / Le diluant volatil tel que de l’essence pure / La suppression de tout vernissage / Et parfois même l’ajout de cire.

Conséquences de ces actes : Les toiles n’ont en effet pas jauni mais sont devenues tristes du fait d’avoir perdu leur fraîcheur et leur éclat. Certaines sont grisâtres et mornes, et leur pâte est devenue très friable car appliquée sur des supports non-adaptés (cartons par exemple ou sans aucune préparation), certaines peintures menacent de se détacher au moindre choc.

La solution : Le vernissage ! Le comble puisque c’est cette brillance que voulaient éviter ces peintres! Une fois vernies, elles seront certes protégées, mais les couleurs ne seront pas ravivées.

  • De plus, l’excès étant une habitude à cette époque apparemment, l’épaisseur est telle que la crasse et la poussière sont à présent incrustées dans la pâte… ceci étant irrémédiable.
  • Certaines couleurs ont noirci au contact du blanc de plomb (ou blanc d’argent), employé en trop grande quantité. Conséquence du fait qu’il n’y ait quasiment pas de résine dans leur peinture. La résine permet d’emprisonner et d’isoler chaque molécule de couleur pour ainsi la protéger et la conserver. Sans cela, les défauts de certains pigments contaminent les autres.
  • Quant au blanc de zinc, déjà léger au départ, il finit par se craquer lorsqu’il est dilué d’avantage.

 

 Certaines œuvres ont toutefois mieux vieilli que d’autres. 

Les œuvres de Cézanne se sont plus que crevassées et les couleurs ont terni, sont en cause sa technique mais également ses nombreuses superpositions de retouches.

Au contraire, certaines des œuvres de Monet sont bien conservées, ses toiles étaient apprêtées d’une couche fine afin de laisser le grain de la toile, et il peignait d’une seule séance avant que le lumière ne change.  Tout comme les œuvres de Seurat qui n’ont pas vieilli non plus. Le Cirque est presque comme neuf.

Seurat. Le cirque
Seurat. Le cirque

Quant aux cas de Van Gogh et du douanier Rousseau, leur utilisation d’un vernis à peindre à base de résine a permis à leur travail d’être admirablement bien conservé. La technique du dernier relève presque de celle des Primitifs flamands. Pas une craquelure n’apparaît.

 

Tournesols de Van Gogh et La Charmeuse de Serpents du douanier Rousseau
Tournesols de Van Gogh et La Charmeuse de Serpents du douanier Rousseau

Entre la matité de Monet et de Seurat et la technique résineuse de Van Gogh et de Rousseau, se trouve Renoir !

Les œuvres tardives du peintre sont mieux conservées que les premières du fait qu’il peignait en une seule séance, contrairement aux précédentes sur lesquelles il ne cessait de retoucher.

Il est donc possible d’en conclure que la détérioration des œuvres de cette époque n’est pas seulement due aux problèmes techniques, mais également à la mauvaise pratique de certains.

Nous pourrions conclure par cette nécessité de comprendre qu’il est préférable de peindre d’un seul jet plutôt qu’en plusieurs séances. Car une peinture exécutée rapidement, sans retouches, garde un meilleur aspect. A moins de maîtriser parfaitement la règle du gras sur maigre et les dosages des différentes médiums.

Alors certes, les Impressionnistes ont été l’avant-garde de leur temps, les révolutionnaires du milieu pictural et sont devenus des modèles à suivre pour les générations suivantes; mais d’un point-de-vue purement technique, cette époque a été également la perte d’une qualité picturale d’antan et d’un savoir traditionnel.

Livres utilisés pour cet article (que je vous recommande!) :

Généralités : 

Monographies : 

 

Techniques :

  

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4 thoughts on “Peindre comme les Impressionnistes

  1. Si bien sur, peindre la réalité fidèlement n’avait plus grande importance puisque de nouveaux outils tels que les appareils photographiques sont apparus. Cette arrivée était soi-disant « la fin de la peinture »! Les artistes de l’époque se devaient donc d’innover, de donner un nouveau sens à la peinture. Ce qu’ont fait les Impressionnistes.

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