L’art total

Issu du romantisme allemand, ce terme apparait au XIXe siècle. L’art total (Gesamtkunstwerk) se caractérise par l’utilisation simultanée de plusieurs disciplines artistiques, avec une portée multi-sensorielle, symbolique, philosophique et métaphysique. Une oeuvre d’art totale recréée l’harmonie et l’unité de l’univers, en fusionnant l’art et la vie.

Les origines

Philipp Otto Runge (1777-1810) est un peintre, dessinateur et écrivain, à l’esprit mystique et panthéiste (contrairement au monothéisme et au polythéisme, Dieu est partout, en toute chose). Cette croyance l’amène à vouloir rendre dans son oeuvre l’harmonie de l’univers. 

Vers les années 1808, P.O Runge conçoit une oeuvre multiple, intitulée Les Heures du Jour, composée d’une série de 4 tableaux utilisant le symbolisme des couleurs, des formes et des nombres, destinée à être exposée dans un bâtiment spécifique puis accompagnée de musique et de poésie. 

Heure du
Heure du matin – Philipp Otto Runge – 1808 – 106x81cm – Kunsthalle, Hambourg

En 1810, P. O. Runge entretient une correspondance avec Johann Wolfgang von Goethe qui vient de publier son Traité des couleurs, dans lequel il démontre le rapport d’influence entre les couleurs et les émotions. Suite à cet échange, P. O. Runge publie sa Sphère de couleurs, classement chromatique en trois dimensions dans lequel il préfigure le rapport de teinte, de valeur et de saturation, près d’un siècle avant qu’Albert-Henry Munsell officialise ce nuancier. Basant ces recherches principalement sur des ressentis esthétiques et non des expérimentations rationnelles, il n’obtiendra pas le soutien du corps scientifique constitué notamment d’Isaac Newton. 

Sphère de couleurs par P.O Runge

P.O. Runge, atteint de tuberculose, décède malheureusement cette année-là, en 1810, âge de 33 ans seulement. Cette mort précoce laisse une oeuvre inachevée, puisque seulement 2 panneaux sur les 4 ont été réalisés, laissant derrière lui le concept d’un art total tout juste amorcé, sans avoir eu le temps d’être exploité. 

C’est grâce à Richard Wagner, le compositeur, que le concept d’un art total (Gesamtkunstwerk) se faire connaître auprès du grand public. Ce terme apparaît dans ses deux essais publiés en 1849, L’Art et la Révolution et L’oeuvre d’art de l’avenir. Richard Wagner veut un Opéra mêlant le théâtre, la musique, la danse, mais aussi la peinture et la sculpture pour les décors. 

Au delà d’une simple liaison entre les arts, Richard Wagner souhaite éveiller le peuple par une nouvelle perception face à la profondeur d’une oeuvre d’art complète. Dans l’idéal, l’oeuvre d’art totale solliciterait même tous les sens : la vue, l’ouïe, mais aussi le goût, l’odorat et le toucher.

Ce Gesamtkunstwerk est une telle révolution qu’il va inspirer des générations entières d’artistes, ayant pour ambition de rompre avec l’élitisme du beau et d’impacter l’ensemble de la population. 

Les héritiers

Les successeurs sont très nombreux, mais on ne peut parler de l’héritage du Gesamtkunstwerk, sans mentionner le Sécession viennoise et le Bauhaus. 

« A chaque époque son art. A l’art sa liberté« 

En 1897 à Vienne, est inauguré le pavillon de la Sécession viennoise, joyau architectural de l’architecte Josef Maria Olbrich. Sur la façade est inscrit en lettres dorées : A chaque époque son art. A l’art sa liberté. En véritable manifeste architectural, ce bâtiment au style byzantin composé d’une coupole en feuilles dorées, dénote avec l’architecture ambiante de la capitale de l’empire austro-hongrois. Ce pavillon de la Sécession viennoise est commandé par l’association des artistes autrichiens, qui se trouve être en pleine révolte contre la Maison des Artistes (Künstlerhaus), institution régissant les arts (et les carrières), qu’ils jugent désuète, formatée et non-représentative de l’art contemporain. Pas moins d’une cinquantaine d’artistes s’y réunit, avec en chef de file, Gustav Klimt, Josef Hoffmann, Otto Wagner, Max Klinger, Egon Schiele ou encore Oskar Kokochka.

Palais de la Sécession viennoise construit en 1897 par J.M Olbrich, Vienne, Autriche

A leur volonté de modernisation, s’ajoute celle de promouvoir l’art autrichien. L’art ne doit plus être un simple élément décoratif, il doit se trouver au centre de la vie sociale. G. Klimt abolit la distinction entre les “arts majeurs” et les “arts mineurs”, en d’autres termes, entre les beaux-arts et les arts décoratifs. La vie elle-même (et ses plaisirs) devenant le centre des préoccupations esthétiques, G.Klimt érotise ses sujets féminins, par des courbes et des spirales empreints de sensualité, symboles du cycle de la vie. Amenant parfois à quelques scandales. Les recherches artistiques s’étendent aux produits manufacturés, dans le but de rendre l’art accessibles à tous. Le style est naturaliste, les formes organiques et lignes sinueuses poussées aux limites de l’abstraction, se retrouvent dans tous les éléments : De l’architecture, aux peintures murales monumentales, jusqu’aux articles de mode et à l’argenterie. Dans ce dessein, intellectuels, mécènes et investisseurs, deviennent alors de grands alliés. 

Quelques années après sa création, le groupe se divise en 1905 suite à des divergences esthétiques, sonnant alors le glas de la Sécession viennoise. 

Devant Le Baiser de Klimt, lors de ma visite au musée du Belvédère à Vienne
Affiches des expositions de la Secession viennoise

Néanmoins, le rêve de transformer la société par l’art ne disparait pas pour autant. Walter Gropius, architecte allemand, révolutionne l’école des arts décoratifs de Weimar lorsqu’il est nommé directeur en 1919, succédant à Henry Van de Velde. Dès 1916, Walter Gropius avait émis ses recommandations pour la création d’une école qui fusionnerait l’art, l’artisanat et l’industrie. 

Comme il le préconisait, une fois nommé directeur, W. Gropius fusionne l’école des beaux-arts et l’école des arts décoratifs. De cette fusion née le Bauhaus (de l’allemand Bau, “construction”, et Haus, “maison” : “maison de la construction”). Les élèves apprennent à devenir des créatifs polyvalents, liant les techniques de construction industrielle à la réflexion esthétique. Le corps professoral est prestigieux et pluridisciplinaire. Il se compose de peintres comme Wassily Kandinsky, Paul Klee, Johannes Itten, d’architectes et designers comme Marcel Brauer ou encore des photographes comme Laszlo Moholy-Nagy. De nouveaux ateliers sont mis en place : métal, menuiserie, textile, verre, céramique, peinture, sculpture, imprimerie, reliure, et également théâtre. Cette volonté trouve son inspiration dans les guildes du moyen-âge, où l’artiste et l’artisan ne faisait qu’un, répondant à toutes sortes de commande : de la reliure au vitrail par exemple, en travaillant sous forme d’association ou coopération, entre confrères d’une même activité. Toutefois W. Gropius modernise l’idée, car contrairement aux guildes d’antan, l’objectif du Bauhaus est de développer l’individualité artistique, souhaitant ne répondre à aucun dogme ni aucune mode.

Walter Gropius, fondateur du Bauhaus

Malheureusement, la période de l’entre-deux guerre n’aura pas été favorable au développement de cet avant-gardisme et utopie. Pour des raisons politiques, l’école ferme ses portes en 1925 pour déménager à Dessau. Perdant à tout jamais l’esprit originel du Bauhaus

Cent ans après, le Bauhaus reste toujours bien présent dans les esprits des designers, graphistes et architectes du monde entier.

Difficile de faire abstraction de l’oeuvre de Le Corbusier, qui, dès les années 1920, a pensé son architecture en art total : du design intérieur des appartements jusqu’à l’aménagement urbanistique. Le Corbusier a crée de véritables « immeubles-villes » où la décoration intérieure côtoie l’architecture des immeubles, et où l’aménagement des commerces, écoles et autres nécessités sont pensés pour former un « tout ». Le but étant d’offrir aux habitants un écosystème parfaitement conçu pour répondre à leurs besoins journaliers. Du confort de l’individu au confort d’une société.  

Le concept d’un art total est né d’un romantisme faisant appel à la sensibilité et au symbolisme avec le dessein d’élever l’âme humaine. Au fil du temps, cette notion a évolué, et s’est adaptée aux préoccupations contemporaines des artistes qui se la sont appropriée, de l’ère l’industrielle jusqu’à nos jours. Bien que mouvante et adaptable, l’oeuvre d’art totale n’a jamais oublié ses principes fondamentaux, qui sont ceux de faire fusionner les différents champs créatifs pour former “un tout”, ainsi que de placer l’humain et la société au coeur de ce réseau de connexion. L’art est partout, pour tous.

Quand l’art total devient ART TOTALe

En tant qu’artiste : peintre, dessinatrice, de nature rêveuse, optimiste et un peu mystique, oeuvrant depuis plusieurs années dans la diffusion des connaissances, une réflexion a été menée. Au delà d’une simple pratique artistique, il s’agit pour moi d’une manière de vivre, d’un état d’esprit, d’une esthétique et d’une philosophie. C’est bien au delà d’un « art de vivre », cela consiste plutôt à « vivre son art« , où l’artiste, ses choix de vie, son message et son art (multiple), fusionnent pour former un « tout », dont le rayonnement serait capable d’impacter le plus grand nombre. A ne pas confondre avec « vivre de son art », qui détermine un lien de subordination entre l’art, l’argent et l’artiste.

Ma peinture est l’un des moyens d’exprimer ce rayonnement. Elle n’est pas la seule. La publication d’ouvrage, les formations et le blog en sont un autre. Pour plus de clarté et pour permettre une évolution dans le temps, il a été décidé de fusionner mon blog (techniquedepeinture.com), mon site de formation (formation.techniquedepeinture.com) et mon site d’artiste (amandine-gilles.com), pour ne faire qu’une seule entité sous le nom d’ART TOTALe.

Comme le pensait P.O Runge, chaque individu devrait être en capacité d’élever son âme. L’art est partout et pour tous. Pour cela, l’art, quelque soit sa forme, doit être accessible. Cela passe par la possibilité que tout un chacun puisse pratiquer et se cultiver. Car plus l’esprit est éveillé, plus il est à même de se libérer.

Se libérer de quoi ? Des schémas préconçus liés à notre éducation, à notre culture, à notre vécu, qui dictent bien trop souvent nos décisions de vie, et bloquent nos aspirations. Comme le pensait W. Gropius, chaque artiste doit se développer par son individualité afin de proposer une vision unique. J’adapterais même le propos en disant que chaque individu devrait développer l’artiste en lui, afin, enfin, d’écouter et d’exprimer ce que son âme a à lui dire depuis si longtemps.

L’art total se vêt aujourd’hui d’une petite lettre finale supplémentaire, pour se présenter au monde sous un nouvel aspect. Ce détail qui interpelle et fait toute la différence s’érige en véritable manifeste. La plus utilisée de la langue française, la plus féminisée et la plus numérique des lettres, devient une allégorie multiple : Un hommage à tous ces talents, osons dire ces génies, que la société n’a pas laissé s’exprimer du simple fait qu’elles étaient femmes ; Un clin d’oeil à cet « art partout et pour tous », par la quasi omniprésence de cette lettre dans la langue française, si souvent muette et pourtant si cruciale ; Et enfin, un signe de cette contemporanéité dans laquelle s’inscrit cette démarche, portée par les vents favorables de cette nouvelle ère du numérique.

Plus l’esprit est éveillé, plus il est à même de se libérer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *